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Entretien du mois : Stéphane Billiet

Former à l’esprit critique : une responsabilité partagée

Ce mois-ci, nous donnons la parole à Stéphane Billiet, Président délégué du SCRP, à l’initiative du webinaire organisé avec le CLEMI à l’occasion de la Semaine de la presse et des médias dans l’école, préparé avec Kenza Remaoun (Weber Shandwick) et François Gobillot (Axicom).

Dans un contexte de fragmentation des médias, de montée en puissance des plateformes sociales et de confusion croissante entre information, opinion et influence, cette initiative visait à outiller concrètement les enseignants — et, au-delà, à rappeler le rôle que peuvent jouer les professionnels de la communication dans la construction d’un espace informationnel plus lisible.

Dans cet entretien, il revient sur les constats qui ont motivé cette mobilisation, sur les défis posés par les nouveaux usages informationnels, notamment chez les jeunes, et sur la manière dont nos métiers doivent évoluer face à ces transformations.

1) À l’origine de ce webinaire avec le CLEMI, il y a un constat fort sur l’état du paysage informationnel. Qu’est-ce qui vous a convaincu de lancer cette initiative ?

 

La reconfiguration du paysage informationnel se traduit par une confusion des genres qui fragilise, plus encore, la confiance dans les médias. Le Figaro, qui célèbre ses 200 ans cette année, se fait damer le pion par HugoDécrypte, 42 collaborateurs dont 16 journalistes titulaires de la carte de presse. Les JT voient leurs audiences fondre au profit de YouTube où des journalistes se sont lancés en indépendant comme Charles Villa (ex-Brut, 803k abonnés) ou Benoit Le Corre (ex-Le Monde, 257K abonnés). Sur les réseaux sociaux, se télescopent des contenus de toutes natures, produits par qui veut, à moindre frais, avec ou sans recours aux IA génératives… Au-delà des médias, les formats aussi s’hybrident, avec une violation assumée par les médias eux-mêmes, de la sacro-sainte frontière entre la rédaction et la régie. Face au flou ambiant, nous avons estimé qu’il était temps de tordre le cou aux fantasmes sur les RP et d’expliquer qui nous sommes, ce que nous faisons, comment, pour qui et pourquoi. Notre participation à la Semaine de la presse et des médias dans l’école a été l’occasion de faire reconnaitre les RP comme un préalable – voire une condition – à la fabrique d’une information fiable et sincère, auprès de publics plutôt critiques à notre égard.

 

2) Les jeunes publics sont aujourd’hui au cœur de ces transformations. Comment analysez-vous leur rapport à l’information ?

 

Les moins de 35 ans s’informent et se divertissent majoritairement sur les réseaux sociaux et les plateformes, avec une appétence pour le format vidéo. C’est une consommation de contenus fragmentée, rapide, et souvent portée par l’émotion plus que par une démarche de vérification. La confusion entre genres éditoriaux s’installe. Les enseignants nous disent que leurs élèves font peu la différence entre une publicité native, un post sponsorisé, une analyse engagée ou un article factuel. À cela s’ajoute une fatigue informationnelle liée à la surabondance de contenus poussés à jet continu. Enfin, la difficulté à hiérarchiser l’information — à savoir ce qui est important, ce qui est vrai, ce qui mérite l’attention — devient un véritable défi cognitif. Les jeunes publics ne manquent pas d’intelligence ni de curiosité, mais ils évoluent dans un environnement qui ne leur offre pas toujours les clés de décryptage nécessaires.

 

3) Le webinaire s’adressait aux enseignants. Qu’avez-vous découvert — ou confirmé — sur leur réalité face à ces enjeux ?

 

Les enseignants sont inquiets du décalage croissant entre l’actualité « institutionnelle » qu’ils tentent de transmettre et l’information réellement consommée par leurs élèves, souvent issue de bulles algorithmiques ou de sources non journalistiques. Traiter de sujets complexes — géopolitique, climat, santé publique — est devenu une vraie difficulté dans un cadre scolaire contraint par le temps et par la diversité des niveaux de compréhension. Un autre point frappant concerne le statut de l’éducation aux médias et à l’information (EMI) : elle reste une compétence transversale, intégrée à différentes disciplines, au bon vouloir des enseignants, ce n’est pas une matière à part entière. Cela signifie que les enseignants, quelle que soit leur spécialité, se retrouvent en première ligne pour déconstruire une fake news, expliquer le fonctionnement d’un algorithme ou accompagner un élève face à une polémique virale. Or, beaucoup d’entre eux se sentent insuffisamment outillés pour le faire. C’est précisément là que notre intervention prend tout son sens.

 

4) Dans ce contexte, les professionnels des relations publics sont eux aussi des “acteurs” de l’information. Comment gagner la guerre de l’attention sans céder au sensationnel ?

 

C’est un défi. Pour émerger dans un environnement saturé, la tentation est grande de privilégier la viralité, le clic, l’émotion immédiate, au détriment de l’argumentation. Alors que les algorithmes favorisent les contenus générant de l’engagement, souvent les plus polémiques ou les plus simplistes, la question éthique se pose plus que jamais. D’autant que l’information que nous contribuons à diffuser est l’une des sources majeures des LLM. Je crois profondément que notre responsabilité est de reconstruire des repères de confiance. Cela passe par la transparence sur nos intentions, la rigueur dans les faits que nous diffusons, et le refus de participer à la confusion informationnelle.

 

5) Le webinaire visait aussi à donner des outils concrets. Quels sont, selon vous, les réflexes clés à transmettre — aux enseignants comme aux communicants ?

 

Développer une forme de paranoïa est indispensable : qui me parle et dans quelle intention ? Ces questions simples permettent de sortir d’une posture passive de consommation pour adopter une démarche active d’analyse. Il est également essentiel de comprendre les logiques algorithmiques et les mécanismes de viralité. Pourquoi tel contenu apparaît dans mon fil ? Qu’est-ce qui déclenche un partage massif ? Ces réflexes aident à prendre du recul face à l’instantanéité et à l’émotion. Ensuite, savoir distinguer information, opinion, publicité et influence est devenu une compétence de base, tant pour un élève que pour un professionnel. Nous devons tous apprendre à identifier les contenus sponsorisés déguisés, les prises de parole orientées… Enfin, développer une posture active face aux contenus, c’est refuser de subir le flux. C’est se donner le temps de vérifier, de croiser, de contextualiser. Pour les communicants, cela signifie aussi assumer notre rôle d’éducateurs : être transparents sur nos pratiques et nos intentions, et contribuer à élever le niveau de littératie médiatique de nos publics. C’est un enjeu de responsabilité professionnelle, mais aussi de citoyenneté.